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GouvernanceDécryptage · 7 min de lecture · LUCID

Un CEO sur deux doute d'atteindre ses objectifs : ce que ce chiffre dit vraiment

L'Echo l'a relayé cette semaine, sur base d'une étude Heidrick & Struggles : 47 % des CEO du Benelux ne se sentent pas capables d'atteindre les objectifs fixés à leur entreprise. Le premier réflexe serait d'y lire un aveu de faiblesse. Ce serait passer à côté de l'essentiel. Comme le souligne le cabinet lui-même, ce chiffre traduit d'abord une lucidité saine face à un métier devenu imprévisible. Le vrai sujet n'est pas le manque de compétence : c'est l'écart entre le cap que l'on fixe et les moyens réels de l'exécuter. Et cet écart, lui, se comble.

Le chiffre a de quoi arrêter. Selon l'étude annuelle du cabinet Heidrick & Struggles sur les profils de dirigeants, relayée par L'Echo, 47 % des CEO du Benelux estiment ne pas être en capacité d'atteindre les objectifs fixés à leur société. Dit autrement, près d'un patron sur deux avance vers une cible qu'il pense manquer. On pourrait y voir un problème de personnes, ou d'objectifs mal calibrés. La lecture juste est ailleurs, et le cabinet la donne sans détour : ce doute n'est pas une faiblesse, c'est de la lucidité. Marie-Hélène De Coster, partner de Heidrick & Struggles BeLux, y voit un niveau d'autocritique qu'elle qualifie de sain. Reste à comprendre ce que ce doute désigne, et surtout ce qu'on en fait.

Le doute n'est pas une faiblesse, c'est de la lucidité

Commençons par retourner le stigmate, car le cabinet qui a produit l'étude le fait lui-même. Un dirigeant qui doute de sa capacité à atteindre un objectif fait preuve de lucidité, pas de fragilité. Pour Marie-Hélène De Coster, ce niveau d'autocritique est même un signe de santé. Le vrai danger n'est pas le patron qui s'interroge, c'est celui qui fonce en étant certain d'y arriver alors que rien, dans son organisation, ne le lui permet. Le doute est un signal d'alerte précieux : il indique que l'écart entre le cap et les moyens a été perçu. La question n'est donc pas de faire taire ce doute par un discours positif, mais de l'écouter et d'aller voir ce qu'il désigne. Presque toujours, il pointe le même endroit : non pas l'objectif lui-même, mais le chemin manquant pour l'atteindre.

Les chiffres clés
  • 47 %des CEO du Benelux ne se sentent pas capables d'atteindre les objectifs fixés à leur société (Heidrick & Struggles)
  • 82 %des dirigeants de TPE-PME déclarent au moins un trouble physique ou psychologique lié à la pression (Bpifrance Le Lab)
  • 1 sur 3des dirigeants présentent des signes de stress élevé ou d'épuisement (INRS, 2025)

Le « chief everything officer », un métier devenu imprévisible

Pourquoi ce doute, et pourquoi maintenant ? Le cabinet avance une explication limpide, tenant à l'évolution du métier lui-même. Les CEO d'aujourd'hui sont devenus des « chief everything officer », responsables de tout à la fois, dans une époque où tout va très vite. Un dirigeant peut se réveiller un matin et découvrir qu'il a perdu l'essentiel de ses revenus dans un pays étranger. Les conflits géopolitiques créent des ruptures logistiques en cascade, et l'intelligence artificielle rend l'avenir encore moins prévisible. Dans ce contexte, se déclarer certain d'atteindre des objectifs fixés des mois plus tôt relèverait de l'aveuglement, pas de la confiance. Le doute des dirigeants est la réponse rationnelle à un environnement devenu structurellement instable. La question n'est donc plus d'éliminer l'incertitude, elle est indéracinable, mais de bâtir des organisations capables de la traverser.

L'écart entre le cap et les moyens

Fixer un objectif est facile, c'est même la partie la plus simple du métier de dirigeant. Un chiffre de croissance, une part de marché, une marge cible se posent en une phrase. Ce qui manque, dans la plupart des cas, ce n'est pas l'objectif, c'est la mécanique d'exécution qui devrait le porter. Entre le cap annoncé en début d'année et sa réalisation, il faut une chaîne : des priorités claires et peu nombreuses, une déclinaison en actions concrètes, des responsables identifiés, des indicateurs qui alertent tôt, et un rythme de pilotage qui corrige en cours de route. Quand cette chaîne est absente ou floue, l'objectif reste une intention suspendue, et le dirigeant le sent. Son doute n'est que la traduction honnête de cette chaîne manquante.

« Un objectif sans chemin pour l'atteindre n'est pas un objectif, c'est un vœu. Le doute du dirigeant mesure la distance entre les deux. »
Principe LUCID

La solitude, ce multiplicateur du doute

Il y a une raison de plus, plus intime, à ce résultat. Le dirigeant décide souvent seul. Les études sur la solitude entrepreneuriale sont sans ambiguïté : la charge décisionnelle permanente, le surengagement et l'isolement forment un cercle qui érode la confiance et la santé. Bpifrance Le Lab montre que chez les dirigeants très isolés, près d'un sur deux estime sa santé mentale mauvaise. Or un dirigeant seul face à ses objectifs n'a personne pour l'aider à vérifier si le cap est atteignable, à découper le chemin, à repérer l'angle mort. Le doute qu'il ressent n'est pas seulement lié à l'écart de moyens, il est amplifié par l'absence d'un regard extérieur qui l'aiderait à transformer l'incertitude en plan. Rompre cette solitude, c'est déjà réduire le doute de moitié.

Combler l'écart, concrètement

La bonne nouvelle, c'est que l'écart entre objectif et exécution se traite avec méthode, pas avec de la volonté supplémentaire. La démarche tient en quelques gestes. D'abord, ramener les objectifs à un très petit nombre de priorités, car une entreprise qui poursuit dix caps n'en atteint aucun. Ensuite, décliner chaque priorité en résultats mesurables et datés, avec un responsable unique. Puis installer un rythme de pilotage court et régulier, où l'on regarde les indicateurs qui comptent et où l'on corrige avant que l'écart ne devienne irrattrapable. Enfin, offrir au dirigeant ce qui lui manque le plus : un interlocuteur de niveau avec qui challenger le cap et arbitrer, pour qu'il ne décide plus seul. Ce n'est pas un tour de passe-passe de gestion, c'est de la structure. Et la structure, elle, transforme un vœu en trajectoire.

Le doute, bien traité, devient un cap

Que près d'un CEO sur deux doute de ses objectifs n'est pas une mauvaise nouvelle en soi. Le cabinet qui a produit l'étude le dit lui-même : c'est le signe que les dirigeants voient clair, qu'ils perçoivent l'écart entre ce qu'on leur demande et ce qu'un environnement instable permet aujourd'hui. Le problème ne serait pas le doute, mais l'aveuglement. Reste à ne pas laisser ce doute tourner en épuisement solitaire, et à le transformer en action : réduire les priorités, construire l'exécution, rompre l'isolement de la décision. Un objectif n'est jamais hors de portée parce qu'il est ambitieux. Il l'est quand personne n'a bâti le chemin pour l'atteindre. Ce chemin, ça se construit, et le dirigeant n'a pas à le construire seul.

Sources

L'Echo (Arnaud Martin), « Un CEO sur deux ne se sent pas capable d'atteindre les objectifs fixés par sa société », 23 juillet 2026, rendant compte de l'étude annuelle Heidrick & Struggles sur les profils de dirigeants (47 % des CEO du Benelux, citations de Marie-Hélène De Coster, partner Heidrick & Struggles BeLux) · Heidrick & Struggles, étude annuelle sur les dirigeants du Bel 20 et du Benelux (38 % des dirigeants belges issus d'un autre secteur, 51 % avec une expérience internationale) · Bpifrance Le Lab, étude sur la solitude des dirigeants de PME · Fondation MMA / Bpifrance Le Lab, baromètre 2025 (82 % des dirigeants déclarent un trouble physique ou psychologique) · INRS, 2025 (un dirigeant sur trois en stress élevé ou épuisement) · Observations de terrain LUCID.

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